L’observation en petite enfance : une fenêtre sur le potentiel de l’enfant
Observer un enfant.
Ça paraît simple, non ?
Après tout, tu passes tes journées avec eux.
Tu les regardes jouer, manger, parler, interagir, courir, construire, négocier, se fâcher, recommencer…
Alors forcément, tu les observes.
Mais justement :
Regarder un enfant jouer et observer un enfant, ce n’est pas tout à fait la même chose.
Observer professionnellement demande de ralentir suffisamment pour remarquer ce qui se passe réellement.
Pas ce qu’on pense qui se passe.
Pas ce qu’on suppose.
Pas ce qu’on connaît déjà de l’enfant.
Ce qui se passe, là, devant nous.
Et cette compétence est probablement l’une des plus importantes de toute la pratique éducative.
Parce qu’avant de décider ce qu’un enfant devrait faire ensuite…
encore faut-il comprendre où il en est maintenant.
Observer, ce n’est pas surveiller
En petite enfance, nous observons évidemment les enfants pour assurer leur sécurité.
Mais l’observation pédagogique va beaucoup plus loin.
Elle nous permet de découvrir :
ce qui les intéresse,
ce qu’ils essaient de comprendre,
les stratégies qu’ils utilisent,
les compétences qu’ils sont en train de développer,
les relations qu’ils construisent,
les difficultés qu’ils rencontrent,
et parfois des choses que nous n’aurions jamais remarquées si nous étions simplement restées dans l’action.
Parce qu’un enfant nous montre énormément de choses lorsqu’on lui laisse suffisamment d’espace pour jouer.
Encore faut-il apprendre à les voir.
L’observation nous empêche aussi d’aller trop vite
C’est probablement l’un des plus grands pièges de notre métier.
Nous connaissons les enfants.
Alors notre cerveau interprète extrêmement rapidement.
« Il est timide. »
« Elle manque de confiance. »
« Il ne sait pas partager. »
« Elle n’aime pas les activités de groupe. »
Peut-être.
Mais qu’avons-nous réellement observé ?
Prenons :
« Il ne sait pas partager. »
Ce n’est pas une observation.
C’est déjà une conclusion.
Une observation pourrait être :
« Lorsque Léa a pris la voiture rouge, Adam l’a reprise de ses mains et lui a dit : “C’est moi qui l’avais.” »
Tout à coup, nous avons quelque chose de beaucoup plus intéressant à analyser.
Était-il encore engagé dans son jeu ?
Avait-il compris l’intention de l’autre enfant ?
Est-ce une situation qui se répète ?
Que se passe-t-il avec d’autres enfants ?
Dans quels contextes ?
L’observation ne nous donne pas toujours immédiatement la réponse.
Mais elle nous aide à poser de meilleures questions.
Et ça change énormément la qualité de nos interventions.
Observer permet de découvrir l’enfant derrière le programme
Imagine deux groupes de quatre ans.
Même âge.
Même programme éducatif.
Même période de l’année.
Et pourtant…
ils peuvent être complètement différents.
Un groupe peut être fasciné par les constructions.
Un autre par les histoires inventées.
Certains enfants auront déjà développé énormément d’autonomie.
D’autres auront encore besoin de beaucoup de soutien.
Certains chercheront constamment les interactions sociales.
D’autres auront besoin de davantage de temps pour entrer dans le groupe.
C’est précisément pour cela qu’une pédagogie réellement centrée sur l’enfant ne peut pas reposer uniquement sur :
« À quatre ans, on fait ça. »
L’âge nous donne évidemment des repères.
Nos connaissances du développement aussi.
Mais l’observation nous permet de rencontrer cet enfant-là, et pas seulement l’enfant théorique décrit dans un manuel.
C’est l’observation qui permet ensuite de différencier
On parle beaucoup de différenciation pédagogique.
Mais pour différencier, il faut d’abord savoir :
différencier quoi ?
Et surtout :
pour qui ?
Une même expérience peut représenter des défis complètement différents selon les enfants.
Dans un jeu de construction, par exemple :
un enfant travaille peut-être sa coordination,
un autre expérimente l’équilibre,
un autre développe ses compétences sociales,
et un quatrième construit tout un scénario imaginaire.
Même matériel.
Même environnement.
Mais pas nécessairement le même apprentissage.
C’est l’observation qui permet à l’éducatrice de comprendre ces différences.
Et donc d’offrir un accompagnement beaucoup plus personnalisé.
Observer avant de planifier
C’est aussi pour cela que j’insiste tellement sur l’observation dans la planification pédagogique.
Parce qu’il y a une énorme différence entre commencer sa semaine avec :
« Quel thème est-ce qu’on fait ? »
et commencer avec :
« Qu’est-ce que les enfants me montrent actuellement ? »
Leurs jeux nous donnent des indices.
Leurs questions aussi.
Les choses qu’ils répètent.
Les endroits où ils passent leur temps.
Les difficultés qui reviennent.
Les objets qu’ils détournent de leur fonction initiale.
Les conversations qu’ils ont entre eux.
Tout cela peut devenir une source extrêmement riche pour la suite de notre planification.
L’observation crée donc un pont entre :
ce que l’enfant vit
et
ce que l’éducatrice choisit ensuite de proposer.
Sans observation, nous risquons beaucoup plus facilement de planifier pour des enfants.
Avec elle, nous pouvons commencer à planifier à partir des enfants.
Observer permet aussi de mieux soutenir
Prenons un enfant qui essaie de réaliser quelque chose et qui rencontre une difficulté.
Si je ne prends pas le temps d’observer, mon réflexe peut être de l’aider immédiatement.
Mais peut-être qu’il n’a pas besoin d’aide.
Peut-être qu’il est simplement en train de chercher.
Peut-être qu’il essaie une deuxième stratégie.
Puis une troisième.
Et si j’interviens trop rapidement, je peux involontairement lui enlever une occasion de résoudre lui-même son problème.
À l’inverse, un autre enfant peut réellement être bloqué et avoir besoin d’un soutien supplémentaire.
Comment savoir ?
Encore une fois :
en observant.
C’est ce qui permet d’ajuster notre intervention plutôt que de réagir automatiquement.
Ce que tu observes aujourd’hui prend parfois tout son sens plus tard
C’est aussi là que la documentation devient intéressante.
Une observation isolée peut sembler anodine.
Puis quelques jours plus tard, tu remarques quelque chose de semblable.
Puis encore.
Et tout à coup, un fil conducteur apparaît.
Un intérêt qui se développe.
Une compétence qui émerge.
Une difficulté qui revient.
Une façon particulière d’entrer en relation avec les autres.
C’est pourquoi observer et documenter vont tellement bien ensemble.
L’observation nous permet de capter le moment.
La documentation nous permet de regarder l’évolution dans le temps.
Et ensemble, elles nous donnent une compréhension beaucoup plus riche de l’enfant.
Mais attention : observer n’est pas chercher ce qui ne va pas
Je trouve cette distinction vraiment importante.
Observer un enfant ne signifie pas constamment chercher :
ce qu’il ne sait pas faire,
ce qu’il devrait avoir acquis,
ce qui pose problème,
ou ce qu’il faut corriger.
Observer, c’est aussi voir :
ses forces,
ses stratégies,
ses intérêts,
ses réussites,
ses initiatives,
ses progrès,
les choses qu’il découvre spontanément.
Parce que notre regard influence énormément la façon dont nous allons ensuite accompagner cet enfant.
Si nous observons uniquement les difficultés…
nous finirons par intervenir principalement pour corriger.
Si nous observons aussi les compétences et le potentiel…
nous pouvons intervenir pour faire grandir ce qui est déjà là.
Et comment l’enfant vit-il notre regard ?
Il y a aussi une autre question que je trouve importante :
Comment est-ce que l’enfant se sent lorsqu’on l’observe ?
Parce que notre objectif n’est évidemment pas qu’il ait constamment l’impression d’être évalué.
L’observation devrait pouvoir se fondre dans le quotidien.
L’enfant joue.
Explore.
Discute.
Essaie.
Il reste lui-même.
Et nous essayons de comprendre ce qui se passe sans transformer chaque expérience en examen.
Une observation de qualité respecte donc aussi :
l’intimité,
l’autonomie,
la dignité,
et le rythme de l’enfant.
Nous cherchons à mieux le connaître.
Pas à le placer sous surveillance.
Observer, c’est développer un regard professionnel
Et c’est peut-être finalement ça, le plus important.
Deux personnes peuvent regarder exactement la même scène…
et ne pas voir la même chose.
Parce qu’avec l’expérience, la formation et la réflexion, notre regard devient plus précis.
On commence à remarquer des détails qui auparavant nous échappaient.
On relie certaines observations au développement de l’enfant.
On pose de meilleures questions.
On devient moins rapide à juger.
Et surtout, nos décisions deviennent de plus en plus intentionnelles.
C’est pour cela que je considère l’observation comme une véritable compétence professionnelle.
Pas comme une tâche à ajouter sur ta liste.
Pas comme une grille à remplir parce qu’on te l’a demandé.
Mais comme la base sur laquelle repose une grande partie de ton intervention éducative.
Parce qu’avant de planifier…
avant de soutenir…
avant d’ajuster…
il faut d’abord apprendre à voir l’enfant qui est devant nous.
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Parce que mieux observer, c’est déjà commencer à mieux comprendre.
Et mieux comprendre l’enfant, c’est pouvoir beaucoup mieux l’accompagner.
P.S. L’observation est aussi une compétence centrale du Cycle de l’intervention éducative QUALITÉ.
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Parce que la qualité éducative ne s’improvise pas.
Elle se construit, une étape à la fois.
