L’excellence en éducation préscolaire : ce n’est pas faire l’école plus tôt
Quand je rencontre des parents, particulièrement dans les établissements que j’accompagne à l’étranger, il y a une question qui revient souvent, sous différentes formes :
« Mais est-ce qu’ils apprennent vraiment ? »
Parce qu’on entre dans une classe préscolaire et les enfants jouent.
Ils construisent.
Ils discutent.
Ils dessinent.
Ils inventent des histoires.
Ils explorent.
Et quand on a grandi avec une vision plus scolaire de l’éducation, on peut se demander :
Mais où sont les apprentissages ?
Où sont les cahiers ?
Les exercices ?
Les cours ?
La préparation pour l’école primaire ?
En petite enfance, l’excellence n’est pas d’en faire plus. C’est de mieux répondre à ce dont l’enfant a réellement besoin pour se développer.
Ma vision de l’excellence en éducation préscolaire est profondément influencée par l’approche canadienne de la petite enfance que j’ai pratiquée pendant des années : une pédagogie centrée sur le jeu, le développement global et l’enfant comme acteur de ses apprentissages.
Et c’est justement ce qui m’amène à remettre en question certaines idées que l’on associe encore trop facilement à un programme préscolaire « excellent ».
Préparer l’enfant pour l’école ne veut pas dire faire l’école plus tôt
Bien sûr que l’éducation préscolaire prépare l’enfant pour la suite.
Mais je crois qu’on se trompe lorsque cette préparation devient simplement une anticipation du primaire.
Faire plus de fiches.
Commencer les apprentissages académiques de plus en plus tôt.
Multiplier les activités dirigées.
Demander aux enfants de rester assis plus longtemps parce qu’ils devront bientôt le faire à l’école.
Ce n’est pas ma conception de l’excellence.
Un enfant qui connaît déjà ses lettres à 4 ans n’est pas nécessairement la preuve d’un programme excellent.
Il peut connaître ses lettres. Tant mieux s’il s’y intéresse !
Mais ce n’est qu’une toute petite partie de son développement.
À cet âge, il est aussi en train d’apprendre à entrer en relation, à exprimer ce qu’il ressent, à résoudre des problèmes, à prendre des initiatives, à persévérer et surtout à découvrir qu’il est capable d’apprendre.
Et ça aussi prépare énormément pour la suite.
Une classe silencieuse n’est pas forcément une excellente classe
Il y a une autre image de l’excellence qui me questionne beaucoup.
Une classe où tous les enfants sont assis.
Tout le monde fait la même chose.
L’adulte parle.
Les enfants écoutent.
C’est calme.
C’est très structuré.
Et visuellement, ça peut sembler très sérieux.
Mais :
Une classe très structurée et silencieuse n’est pas nécessairement une classe de qualité.
Quand on travaille avec une pédagogie par le jeu, l’environnement peut être beaucoup plus vivant.
Les enfants parlent.
Ils bougent.
Ils cherchent.
Ils négocient.
Ils essaient.
Ils font parfois quelque chose qu’on n’avait absolument pas prévu. 😅
Et tout cela fait partie de l’apprentissage.
Dans une pédagogie centrée sur le jeu, l’enfant n’est pas uniquement là pour recevoir ce que l’adulte a décidé de lui enseigner.
Il est acteur de son développement.
Et ça change complètement notre façon de voir une classe de qualité.
La pédagogie par le jeu, ce n’est pas « laisser les enfants jouer »
C’est une nuance que j’explique souvent aux familles.
Parce qu’on pourrait croire qu’une pédagogie par le jeu signifie :
« Bon, on les laisse jouer et on verra bien ce qu’ils apprennent. »
Pas du tout.
Il y a une véritable intention pédagogique derrière.
L’éducatrice observe ce qui intéresse les enfants.
Elle comprend leur développement.
Elle enrichit leurs expériences.
Elle les accompagne.
Elle sait quand intervenir et quand leur laisser davantage d’espace.
Donc oui, l’enfant joue.
Mais derrière ce jeu, il y a une professionnelle qui sait ce qu’elle regarde et pourquoi cela compte.
Plus d’activités ne veut pas dire plus d’apprentissages
C’est un autre point que j’aime rappeler.
Une programmation remplie d’activités n’est pas nécessairement plus éducative.
On peut remplir une journée du matin au soir et finalement laisser très peu de temps à l’enfant pour approfondir quelque chose.
Parce qu’un enfant a aussi besoin de temps.
Il commence une construction.
Quelque chose ne fonctionne pas.
Il recommence.
Un autre enfant arrive.
Ils transforment complètement leur idée.
Et tout à coup, ce petit jeu qui devait durer dix minutes les occupe pendant quarante-cinq minutes.
Pour moi, ça peut avoir énormément plus de valeur que d’interrompre les enfants simplement parce que la prochaine activité est inscrite sur notre horaire.
L’excellence n’est donc pas dans la quantité de ce qu’on propose.
Elle est dans la qualité de ce que l’enfant vit.
Et c’est pareil pour les langues
C’est une discussion que j’ai souvent dans les établissements plurilingues que j’accompagne.
On pense parfois que pour apprendre l’anglais, par exemple, il faut forcément organiser un cours d’anglais.
Mais les jeunes enfants peuvent apprendre une langue autrement.
Ils l’apprennent aussi lorsqu’ils l’entendent dans leur quotidien.
Dans les histoires.
Dans les chansons.
Dans le jeu.
Dans les interactions avec les adultes.
Dans les routines.
Dans de vraies situations où les mots ont un sens pour eux.
Et je trouve que c’est une distinction importante.
La question n’est pas uniquement :
« Combien d’heures d’anglais faisons-nous chaque semaine ? »
Elle peut aussi être :
« Comment cette langue vit-elle réellement dans la journée de l’enfant ? »
Parce qu’un jeune enfant apprend énormément à travers l’expérience.
Les langues aussi.
C’est ça, le développement global
Quand je parle d’excellence en éducation préscolaire, je ne regarde donc jamais uniquement ce que l’enfant sait réciter ou reproduire.
Je regarde l’enfant dans son ensemble.
Est-ce qu’il est bien ? Est-ce qu’il devient plus autonome, plus curieux, plus confiant ? Est-ce qu’il entre en relation avec les autres et, surtout, est-ce qu’il a envie d’apprendre ?
Parce que le bien-être n’est pas quelque chose qu’on travaille à côté des apprentissages.
Il fait partie de ce qui permet à l’enfant d’apprendre.
L’enfant n’a pas besoin d’avoir toujours la bonne réponse
Personnellement, je trouve beaucoup plus intéressant d’entendre un enfant demander :
« Pourquoi ça fait ça ? »
que de l’entendre simplement réciter une réponse qu’on lui a apprise.
Parce que je veux préserver quelque chose d’extrêmement précieux :
sa curiosité.
Son envie de chercher.
De comprendre.
D’essayer.
D’inventer.
Et de croire qu’il est capable d’apprendre.
Ça, pour moi, prépare vraiment un enfant pour la suite.
Alors oui, nous préparons les enfants pour l’école
Mais nous n’avons pas besoin de transformer le préscolaire en mini-école primaire pour y arriver.
Nous pouvons les préparer en leur donnant de solides fondations.
En les laissant vivre leur enfance.
En respectant leur façon naturelle d’apprendre.
En leur permettant de jouer, d’explorer, de parler, de créer, de chercher et de grandir.
C’est la vision que j’apporte aussi dans les structures que j’accompagne à l’étranger lorsque nous travaillons à développer une pédagogie canadienne centrée sur le jeu et le développement global de l’enfant.
Parce que parfois, le plus grand changement n’est pas d’ajouter quelque chose au programme.
C’est de changer notre définition de ce qu’est un excellent programme préscolaire.
Pour moi, elle reste très simple :
Une éducation de qualité ne se mesure pas uniquement à ce que l’enfant sait ou à sa préparation scolaire.
Elle se mesure aussi à la façon dont nous soutenons son développement, son bien-être, sa curiosité, son autonomie, ses relations et son envie d’apprendre.
Et je reviendrai toujours à cette conviction :